Pascal Convert, ses démons, ses fantômes

Une très belle monographie de l’auteur est l’occasion de découvrir son art singulier à faire remonter et retenir la mémoire.

Villa Belle Rose, Biarritz, 1986 Archive photographique de l’artiste . ©Flammarion-Pascal Convert

« Il s’agit de produire un signe symbolique culturel simple, accessible, ouvert. Immédiatement reconnaissable, tirant sa force de sa structure, en même temps repliée sur elle-même et d’emblée rattachée aux événements collectifs, une cloche est un objet de civilisation. » Ainsi le décrivait en 2001, Pascal Convert dans son texte du concours pour la conception d’« un monument à la mémoire des fusillés du mont Valérien ». L’idée d’une cloche en bronze, d’une hauteur de 218 cm et d’un diamètre de 270 cm, sur laquelle seraient gravés en filets d’or, tous les noms connus de plus d’un millier de fusillés, est devenue un élément pour ainsi dire « naturel » du Haut lieu. Il est aujourd’hui, le point de ralliement et d’intelligence d’un parcours, où il n’y a rien, une clairière vide, et pourtant tout. Le tour de force de cette œuvre d’art est qu’elle semble organique du mont Valérien, en même temps qu’elle s’inscrit dans une longue noria conçue par l’artiste. La cloche, signe à la fois de ralliement et d’alerte, est une forme qu’à particulièrement privilégié Pascal Convert dans les années quatre-vingt-dix : cloches en cire blanche au musée Kouskovo, à Moscou (1995), cloche en cire noire à la Villa d’Arson, à Nice (1996), cloche en bronze, au Tribunal de grande instance de Bordeaux (1996), ou encore, petites cloches sous cloche (soufflées en cristal) exposées à Paris en 2023, et intitulées « Les voix qui se sont tues ». Et cela ne semble pas fini.

Monument à la mémoire des résistants et otages fusillés au mont Valérien entre 1941 et 1944, 2003
. Bronze, h. 218 cm, diam. 270 cm Mont-Valérien, Suresnes. ©Flammarion-Pascal Convert

La mémoire toujours et encore, depuis des années Pascal Convert la cristallise (admirables travail sur les livres mais aussi un Christ en verre à l’Église Saint-Eustache, obtenu par la combustion à haute température d’une ancienne statue en bois), la découpe, la disloque pour mieux montrer son unité par le manque, la creuse, l’inverse en négatif, la sérigraphie, la sculpte en cire, la fond, la noircit, la zoome, la dilate, la recadre, ou l’efface pour toujours mieux l’exalter. Le passé a beau passer, Pascal Convert en fait révélation et résistance. Nous sommes dans les années 1980, les débuts de l’artiste. Une photo montre un jeune homme campé au milieu de la dévastation, plancher fracassé, plâtre explosé, murs gris et béance blême : Pascal Convert investit les sublimes demeures désertées de Biarritz à l’instar de la villa Belle Rose, et recense les derniers éclats, la dernière rampe d’escalier qui plonge dans l’inconnu. En contrepoint, et comme une mesure de la perte, des dessins d’architecture remettent en lignes claires, le dessein de ces lieux fantomatiques, battus par le vent et la mer. Avec lui, la vie, les vies aussi minuscules soient-elles, celles des enfants « fous » de Saint-Gildas-des-Bois, des résistants et des victimes des guerres du XXe comme du XXIe siècle, ont droit à leur souvenir digne, si ce n’est sacré : photographies, vidéos, vitraux, bas-reliefs, sculptures, cénotaphes, objets, couleurs, gribouillages d’enfance, traces et marques…

Cristallisation IV, 2018
. Cristallisation au bois perdu
Verre optique, plâtre et charbon de bois 81 × 21,5 × 19 cm ©Flammarion-Pascal Convert

Chez Pascal Convert, des souches dessouchées sur les champs de bataille de Verdun, ou un cerisier vitrifié de Hiroshima, deviennent des œuvres de mémoire sublimée. Les Taliban font exploser les statues bouddhistes et impies de Bâmiyan, Convert s’y rend pour filmer et révéler en film et photogrammes, la tristesse mais aussi la force des réalités amputées. Le pouvoir d’Azerbaïdjan saccage les khatchkars, monuments votifs arméniens du VIIIe siècle, l’artiste en témoigne et les sauve in extremis en souvenirs impressionnants. Une monographie de Pascal Convert fait toute l’unité de sa démarche (il est aussi documentariste, critique d’art et romancier), éclairé par des observateurs de qualité (Georges Didi-Huberman, Philippe Dagen et Nadeije Laneyrie-Dagen) et un excellent assemblage iconographique. Extraits d’un texte du philosophe Bernard Stiegler, disparu lui aussi : « L’art est un faire. C’est ainsi qu’entre les souches, la cire, la revenance
 des images de l’histoire de l’art religieux, les photogrammes des fusillés et des victimes civiles d’hier et d’aujourd’hui, et le balayage des écrans cathodiques qui chasse toute possibilité d’une image et d’où il s’agit pourtant de réinventer une image comme on crut autrefois exhumer
 la Sainte Croix, Pascal Convert poursuit son curriculum et travaille le corps de l’histoire de cette question orpheline : Qu’est-ce que tu fais, toi ? »


Pascal Convert, Flammarion, 240 p., 45 €. 15 mai 2024