Edmond Thomas, éditeur libertaire disparu en Plein Chant

Quelques mois après le décès de Jean-Jacques Cellier et la disparition des éditions La Digitale, le monde de l’édition libertaire vient de perdre, le 16 octobre 2025, l’un de ses autres francs-tireurs, Edmond Thomas.

Par Sylvain Boulouque

      #Mémoire-édition. Pourtant ce début d’automne avait été marqué par une certaine reconnaissance de son travail de passeur, avec un ouvrage d’entretiens qui lui avait été consacré, et renforçait cette conviction d’un éditeur-imprimeur de passion :  Plein Chant. Histoire d’un éditeur de labeur (L’Echappée). Ce livre qui venait de lui être consacré,  reconstituant sa biographie, était construit à partir des entretiens retranscrits par trois de ses amis Nathan Goshem, Klo Artières et Frédéric Lemonnier, suivi d’un postscriptum d’Edmond Thomas lui-même. Un livre testamentaire pour ainsi dire. Il revenait sur cinquante années d’éditions, le plus souvent en solitaire et toujours en contre. Son nom restera associé à une imprimerie, à deux revues et à une maison d’édition avec près de cinq cents titres au catalogue :  Plein Chant (www.pleinchant.fr).

Edmond Thomas est né le 20 mars 1944 dans le XVe arrondissement de Paris, qui était alors encore un quartier populaire de l’après-guerre. Enfant, il a traîné ses guêtres au square Saint-Lambert construit sur l’ancienne usine à gaz du quartier Vaugirard. Au milieu des années 1930, le lieu avait été transformé en un lycée de jeunes filles, entouré d’habitation bon marché au milieu duquel fut construit ce petit poumon vert. Dans les années 1950, le square devint le cœur des affrontements entre bandes rivales que la presse surnommait les « blousons noirs », blousons  qu’Edmond fréquenta quelque temps. Il était issu d’un milieu populaire, sa mère seule faisait des ménages et l’élevait ainsi que sa sœur. Edmond doit écourter ses études et travailler. Il rentra alors chez l’imprimeur Brodard et Taupin comme manœuvre aux ateliers de reliure. L’imprimeur qui résidait rue Saint-Amand, à deux pas du domicile du jeune homme,  fabriquait à l’époque, Le Livre de poche et la Série noire. Edmond poursuivit ses humanités au hasard de la lecture, et  découvrit Paroles de Prévert, puis rencontra le poète Ferrand Tourret et le journaliste et bouquiniste Yves Lévy. Autour des journées de mai 1968, il découvrit la librairie La  Joie de lire où il échangeait volontiers avec le libraire, un certain François Maspero  au sujet des écrivains ouvriers, de la littérature et de la poésie. La passion commune des deux hommes pour ces écrits et l’édition, l’amena à publier en 1979 dans la collection Actes et mémoires du peuple, Les Voix d’en bas, une anthologie de la poésie ouvrière au XIXe siècle. De fil en aiguille, il découvrit Henri Poulaille, qu’il a rencontrera sur le tard en 1971, et avec lui, tout le courant de la littérature prolétarienne.

Edmond Thomas dans son utopie éditoriale en 1983 (Photo Jean-Louis Chauvin)

La triple passion pour l’édition, la poésie et la littérature le fit quitter Paris au début des années 1980  pour s’établir sur les terres charentaises à Bassac où il fondait les éditions  Plein chant, adossées à une imprimerie. Il avait migré avec sa petite revue ronéotée et artisanale, Plein Chant, et cette revue fut la première publication de l’imprimeur-éditeur Thomas, donnant également son nom à la petite maison d’édition. Edmond Thomas élargit vite son catalogue . Et de quelle manière ! Il édita plusieurs dizaines d’ouvrages, à raison de trois ou quatre par an. Ils étaient consacrés au monde du travail, aux récits de voyages comme ceux de Panaït Istrati, aux témoignages sur les conditions de vie toujours pour rendre la parole aux obscurs et aux sans grades. Les titres des différentes collections étaient précurseurs et militants. Mais, Thomas aimait aussi la littérature, une collection fut consacrée aux trésors oubliés du XIXe siècle, une autre à la réédition de textes plus anciens. Les derniers titres publiés témoignent de cette diversité : J’avais vingt ans de René Michaud, Contact avec les guerriers de Georges Navel ou encore, les souvenirs de Léontine Oudot, une ancienne combattante de la Commune.

 Plein Chant avait la réputation d’une maison d’édition exigeante par les œuvres proposées, mais aussi  par la qualité de la mise en page, le soin des illustrations et de l’impression. Un petit monde de papier et de transmission  d’idées et de mémoires libertaires disparaîtra t-elle avec son éditeur ?

GM

Plein Chant. Histoire d’un éditeur de labeur, Edmond Thomas, L’échappée (2025)  176 p. 18€