L’homme qui a inventé le devoir de mémoire
L’expression, prêtée à tort à l’écrivain Primo Levi, a fait particulièrement mouche en France. Depuis trente ans, le concept a connu essor et disgrâce.

Publié en janvier 1995 aux éditions Mille et une nuits (des textes courts à petits prix), Le Devoir de mémoire est un succès de librairie en France.
Dans cette brasserie à Paris, une dernière gorgée de café, un sourire pour ménager le suspense : « C’était vers 1994, à un dîner d’intellectuels italiens à Turin, très brillant, bien arrosé… L’un des convives était Émilio Jona, avocat, poète, grand spécialiste de la culture populaire, se souvient trente ans plus tard, Nata Rampazzo, directeur artistique et éditeur. Nous allions célébrer le 50e anniversaire de la libération des camps, et je souhaitais publier pour la maison d’édition que j’avais cofondé en France, Les Mille et une nuits, des textes de Primo Levi – mort par suicide le 11 avril 1987. Jona m’a parlé de cette intervista, réalisée en 1982, dans le cadre d’une grande étude sur les déportés de la communauté juive du Piémont. » Financée par l’Associazione Nationale Ex Deportati, le Conseil régional du Piémont, et le département d’histoire de l’université de Turin, la vaste étude d’histoire orale fait l’objet d’un ouvrage universitaire en 1989, préfacé par Primo Levi lui-même mais publié post-mortem. Son seul témoignage, lui, parut la même année dans la Rassigna Mensile di Israel (mai-décembre 1989), autant dire une revue confidentielle. Son entretien réalisé par deux historiens Anna Bravo et Federico Cereja paraît d’autant plus intéressant que Primo Levi était un écrivain accompli et reconnu. Que pouvait rajouter l’auteur de Si c’est un homme, dans cette contribution, alors que l’écrivain de la déportation était de grande précision, calibrant ses mots pour être au plus près du témoignage ? « L’écrivain célèbre devint une des voix du chœur des déportés, avec une humilité et une simplicité exceptionnelle », dirent Bravo et Cereja. Nata Rampazzo se procure la revue.
« C’était un texte de quelques feuillets mais puissant dans ce qu’il disait de la transmission, de la fidélité aux faits, et j’ai eu l’idée de le titrer Le Devoir de mémoire ((réédité en 2014, sous le titre La Zone Grise chez Payot.) Ça a été l’une des meilleures ventes de la maison, 70 000 exemplaires, et surtout l’expression a été immédiatement adoptée, voilà. » Le designer de slogans ne se doutait pas cependant que cette expression serait prise et reprise non seulement par les critiques littéraires qui rendirent compte du texte inédit en France, mais par les universitaires ensuite, attribuant tout de go la paternité à Primo Levi. Certes, cette notion de devoir de mémoire infuse tous ses écrits, mais jamais il ne l’a prononcé. Selon le chercheur en histoire contemporaine, Sébastien Ledoux, qui a consacré une thèse entière à ce concept, on peut retrouver dans le feu d’un entretien télévisé en 1985, un moment furtif où l’écrivain convint, en effet, que « la mémoire est un devoir ». Sans plus.
Qu’importe, l’expression séduit, est reprise par les enseignants et les médiateurs culturels, et surtout, elle percole jusqu’au plus haut sommet de l’État : de conseillers ministériels en parlementaires, de hauts fonctionnaires en faiseurs de discours jusqu’aux présidents de la république successifs. L’éditeur reprend : « S’il n’y a pas du tout cette expression dans son livre, c’est son idée que l’on doit retenir. Oui, c’est bien un devoir dans le sens d’une responsabilité, la responsabilité d’une dette. »
La couverture du livre créée par Rampazzo, rompu à la typographie et philosophe de formation, a beaucoup joué dans son succès public également. Elle représente une constellation d’étoiles jaunes, mais aussi noires, rouges, roses, blanches, bleues. « Elles sont les icônes des camps, et voilà notre dette : le devoir de mémoire devant la destruction des juifs, mais aussi des Sinti et des Roms, des handicapés, des considérés asociaux et des apatrides, des politiques, des homosexuels, des témoins de Jéhovah, des vagabonds, des droits communs et des prostituées. La dette est multiple et universelle : elle nous permet d’enrichir la mémoire et même les mémoires des invisibles », reprend Nata Rampazzo.
Le livre Le Devoir de mémoire, une formule et son histoire (Biblis, 563 p., 12 €) issu de la thèse de Sébastien Ledoux vient de reparaître dans la collection poche du CNRS. Le propos qui paraît mince montre au contraire, une histoire riche et mouvementée, culturelle et politique du concept au fil des décennies. Détective-archéologue opiniâtre, Ledoux sait tenir le fil de l’intrigue, des années de maturation des années 1970 jusqu’à son enracinement dans le langage courant, en passant par son association critique avec la « repentance » et son abandon progressif dans les discours présidentiels à partir de 2012. « Le terme permet toujours de formaliser une relation au passé », remarque l’auteur, mais il « n’est plus cette formule incontournable ». Reste les mêmes enjeux de vérité historique, réparation, transmission et éducation citoyenne : en 2024, le langage officiel préfère parler de « travail de mémoire ». Soupir de Nata Rampazzo : « Mais de quel genre de travail parle-t-on et pour qui travaille-t-on ? »
