David Graeber, fils de Pierre Clastres et Simone Weil
Bêtement mort à Venise le 2 septembre 2020, l’anthropologue était une star intellectuelle qui comptait dans le foyer d’idées issu d’Occupy Wall Street. Retour sur une filiation riche et inventive.
Scientifique et libertaire, David Graeber (1961- 2020) était un personnage sympathique, bouil- lonnant, ayant une idée à la seconde et doté d’un redoutable humour. Le militantisme chez les Graeber, famille juive new-yorkaise, est une com- mune passion. Sa mère Ruth a été déléguée de la puissante Fédération des travailleuses de l’habil- lement (IGLWU) et son père Kenneth, jeune com- muniste, a combattu en Espagne dans les rangs le bataillon Mackenzie-Papineau de la division Abraham Lincoln des Brigades internationales. Les parents Graeber ont pris leur distance avec le communisme tout en restant critiques face à l’économie de marché. Graeber junior a lui incarné cette nouvelle génération d’intellectuels dont les études et les publications ont puisé dans les critiques libertaires de l’aliénation, qui n’est pas uniquement pensée en termes de rap- ports sociaux et de classes, mais aussi dans sa quotidienneté, dans son organisation et dans sa dimension individuelle.

David Graeber. Source : davidgraeber.org
La critique graeberienne de la société est dans la filiation des pionniers de l’anthropologie libertaire. En tête, Pierre Clastres (la société contre l’État, 1974) qui a remis en cause la notion d’autorité dans les sociétés humaines, tout en soulignant par ailleurs que le groupe pouvait être totalitaire. La majorité des sociétés primitives refusant le pouvoir et se sont vues confisqués cette liberté. Ce refus constant des dominations dans l’œuvre de David Graeber se retrouve éga- lement dans les œuvres des héritiers de Clastres comme James Scott ou Charles Mac Donald. David
Graeber, l’anthropologue, souligne qu’il existe plusieurs modèles de société et qu’il faut désoc- cidentaliser les imaginaires.
Le deuxième aspect est le rapport à la révolu- tion et à la violence. Graeber cherche à dépasser ce cadre étroit pour prolonger la notion de TAZ (pour « Zone d’autonomie temporaire »), élaboré par un autre théoricien libertaire, connu sous le nom d’Hakim Bey (1997). Tout comme lui, il estime que l’effondrement de la société actuelle passe par la remise en cause du type de vie quo- tidienne qu’elle engendre. Ces deux intellectuels ont souvent visité l’héritage des micro-expé- riences du passé pour valider leurs réflexions.
Graeber et Bey reprennent l’analyse anthropo- logique pour la généraliser aux mouvements sociaux.
Le croisement de ces deux thèmes nourrit en particulier l’étude ethnographique de Graeber, Libertalia (en France chez l’éditeur du même nom), sur les pirates de Madagascar et leur lien avec les sociétés autochtones dans le refus de l’autorité et dans leur insoumission face à l’État.
Troisième élément, la critique du travail, notamment dans ses deux coups de maître que sont Bullshit jobs et Bureaucratie. Elle s’inscrit à la suite de la critique libertaire du travail sur les dimensions de l’aliénation, de l’exploitation par le travail mais aussi de la détestation du discours dominant sur le productivisme. Pour Graeber, en position frontale contre les discours des écono- mistes marxistes ou libéraux, le travail produit de l’aliénation par sa nature même et l’épuisement physique et intellectuel qu’il peut provoquer. La bureaucratie qu’elle soit privée ou publique a créé en ce sens une caste d’individus dépendante du système politique et économique. Ce type d’analyse reprend les critiques d’une Simone Weil (repris dans La Condition ouvrière, publiée par Camus en 1949) et celle d’Hannah Arendt sur les mécanismes du totalitarisme.
Historien de l’anarchisme et des pensées politiques radicales. dernier essai : L’anarchisme face aux guerres coloniales (édition revue et augmentée), L’Atelier de création libertaire. Préface de Benjamin Stora.
