Philip Kerr, rencontre avec les monstres

Du 28 novembre au 1er décembre 1943, les trois dirigeants alliés (Roosevelt, Churchill et Staline) se retrouvaient à Téhéran pour se jauger et coordonner leurs opérations militaires contre l’ennemi commun. Le romancier avec La Paix des dupes en a conçu une impressionnante fresque de science-fiction géopolitique. 

La Paix des dupes, Philip Kerr, Le Livre de Poche (2012), 622 p., 9,90 €. Acheté chez Boulinier (Paris 5e) juin 2024, 2 €.

C’est l’un des romans les moins connus du romancier Philip Kerr (1956-2018), mais l’un des plus dingues. La Paix des dupes  (Hitler ‘s peace, titre original) fait un pas de côté de sa Trilogie berlinoise, les tribulations du détective Bernhard Gunther alias Bernie en pays nazi.

Haletant, captivant, le roman, publié en 2005, emboîte des faits réels, (la Conférence de Téhéran en 1943), une documentation robuste et des personnages historiques (Hitler, Staline, Roosevelt et Churchill entre autres) , assemblage qui lui autorise une licence géopolitique sidérante.

La guerre oblige les parties adverses à mort au pacte. En sous-main. C’est ainsi que dans le roman, le principal concerné, Hitler, se retrouve à la table des trois autres ou plutôt des deux – car l’Anglais Churchill dans le livre comme dans la vraie conférence, fut étrangement mis à l’écart. Mais que l’on se rassure, l’histoire reprendra son lit connu et bordé. 

Le héros est Willard Mayer, un professeur et auteur à la mode de philosophie, tout à tour pragmatique, ironique, cynique et sacrificiel  qui travaille à l’OSS (l’ancêtre de la CIA) sur la propagande nazie. Mandaté personnellement par Roosevelt pour le documenter sur le massacre de Katyn (la tuerie de 4 000 officiers polonais par les Soviétiques et pourtant attribuée aux nazis, officiellement reconnue par Boris Eltsine en 1992), le philosophe qui lui-même cache quelques secrets de jeunesse embarrassants, est le fil rouge de la pelote romanesque.

À Téhéran novembre 1943, infesté d’espions double ou triple et de tueurs allemands, ukrainiens, et iraniens, les trois grands et le quatrième évoquent l’après-guerre et le partage de l’Europe. Dans les bouches d’Hiitler et de Staline, la France en prend pour son grade (le lecteur précédent du thriller a même mis des points d’exclamation en marge de ce long passage qui étrille pages 554-555). Extrait : « La France n’est pas vraiment un pays occupé (…) Nous avons moins de cinquante mille soldats allemands stationnés dans tout le pays. C’est moins une armée d’occupation qu’une force auxiliaire qui aide à mettre en œuvre la volonté du gouvernement de Vichy. Ce qui me frappe avant tout, chez les Français, c’est leur souci d’être partout à la fois, et du coup, ils ne sont jamais nulle part. Ils prétendent être notre allié, et pourtant ils conspirent contre nous. Ils combattent pour la liberté d’expression et pourtant, la France est le pays le plus antisémite d’Europe (…) », crache le Führer. Et Staline de surenchérir à belles dents.

La conférence de Yalta en février 1945, en attendant celle de Potsdam en juillet, scellèrent la fin de la guerre, mais la rencontre de Téhéran avait été décisive, tranchant les questions de fond. Elle reste aussi iconique avec les photographies de Staline, Roosevelt et Churchill. Bien des mystères entachent encore la « conférence des Trois Grands », et Kerr les exploite à fond avec virtuosité. Pactiser avec le diable, n’est ce pas le non-dit de tout conflit ? Kerr utilise au pied de la lettre, l’expression anglaise de « l’éléphant dans la pièce » (the elephant in the room). À commencer par les faits avérés de négociations secrètes, en 1943, entre les Allemands et les Russes, mais aussi entre les Allemands et les Américains. Le romancier complexifie avec jubilation, les positions et les calculs contradictoires, voire concurrents à mort de nombreux acteurs de chaque camp. Bien sûr, il ne passe pas à côté de l’« Opération Triple Saut » : plus d’une centaine de parachutistes nazis furent largués au-dessus de l’Iran, avec le but d’assassiner d’un coup Staline, Roosevelt et Churchill. Ils furent à peu près tous tués, avant la réunion des Trois Grands.

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