Jean-Claude Lavie, psy acrobate

Ancien résistant, figure atypique de la psychanalyste, essayiste des rapports amoureux, il est décédé en juillet 2020 à presque 100 ans. 

« Je ne l’ai pas connu, hélas, mais je l’ai beaucoup lu et c’est une personne très très rare, nous indiquait Cynthia Fleury, philosophe mais aussi psychanalyste. J’ai rarement lu un psy tourner aussi peu autour du pot ! Avec une écriture directe, précise et simple, il tentait de dire vraiment les choses. » Jean-Claude Lavie aurait eu 100 ans le 14 novembre 1920. Il a tiré sa révérence à Paris le 7 juillet après une existence bien remplie, inventive et héroïque. Juif et laïc, enfance proustienne, il a aussi vécu
la vie clandestine, fait
dérailler les trains dans
 la résistance auprès du
SOE (Special operations
 executive)
la branche
action des services
secrets britanniques
soutenant les Résistants
français, puis a poussé son char de la 2eDB du
 Général Leclerc jusqu’à
 Berchtesgaden le nid
 d’aigle d’Hitler. De Lévi
en Lavie, il a comme
 beaucoup de combat
tants rescapés de sa
génération changé son
 nom pour mieux changer de destin. Depuis
 il n’en parlait plus, et
 faisait du trapèze sur le toit-terrasse de son appartement parisien, et surtout de la psychanalyse. Démobilisé, il dévora l’autobiographie de Freud et se passionna dès 1947, pour la dis- cipline. Il entra au Séminaire de Jacques Lacan, le quitta et devait cofonder l’Association psychanalytique de France. 

Michel Gribinski, ami, psychanalyste et directeur de la revue Penser / Rêver aura donc été son dernier éditeur. « Jean-Claude et sa pensée n’obéissaient pas, forts d’avoir contré l’ennemi dans la Résistance, la pesanteur (il était devenu trapéziste à soixante-trois ans), les maîtres petits ou grands », a-t-il rappelé dans un com- muniqué. Il lui a semblé qu’il fallait reprendre ses vers de Goethe tant cité par Freud, pour dépeindre son ami défunt : «Toute théorie est grise, mais vert et florissant est l’arbre de la vie ». C’est aux racines de cet arbre-là que ses idées puisaient tout leur sucre. 

Que devrait-il rester de sa contribution aux idées psychanalytiques ? Un art du vacillement et du jeu, une interrogation constante et vive sur le rôle et les effets de la pensée. Autant de figures croisées, sauts carpés, demi-tours twistés, sans oublier de split spectaculaires. On aurait d’ailleurs aimé un dernier livre comme un saut de l’ange, celui qui nous aurait indiqué ses secrets et ses figures aériennes de trapèze intellectuel. Dans Qui, je… ? (Gallimard, 1985), « Ce n’est pas tant ce que nous pen- sons qui importe, mais ce que nous faisons en le pensant. » Chez le même éditeur, on peut lire (et se divertir sérieu- sement) sur la pensée à l’épreuve de l’amour, L’amour est un crime parfait (1997) et Pour et contre l’amour (2018). Ses tout derniers mots imprimés concernent un texte examinant le thème de la banalité, qu’il faut prendre à la fois comme une profonde ironie (on sent bien que la banalité chez Lavie va aller se rhabiller) et un émerveillement enfantin du même person- nage : s’emballant pour l’ère nouvelle du quantique qui advient et va remplacer « l’espace eisteinien », Lavie jubile. « Jusqu’à maintenant, être ailleurs était impossible, parce qu’on était toujours ici. Or, la physique quantique enseigne qu’on peut être ailleurs. Quelle révélation ! Et incroyable : on peut être ailleurs tout en restant ici. On sera donc toujours ici, c’est-à-dire, toujours ailleurs. » Nous confirmons. 

Picto Foudre.

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