Jaïnana Milheiro, princesse poids plume

Un peu de légèreté dans ce monde de brutes : Rencontre avec une artiste du textile qui connaît l’âme des plumes d’oiseaux et sait les faire chanter dans des rêves chatoyants et une poésie radicale

Photos : Gérard Cambon

Jaïnana Milheiro dans son atelier parisien @Gérard Cambon.

Tout cela est de la faute d’Agostino Pace. Costumier, décorateur et scénographe, il a imaginé et conçu pour Jacques Demy en 1970, les trois robes féeriques, couleur temps, couleur lune, et couleur soleil, du film Peau d’âne. La petite Janaïna Milheiro, des années plus tard, ne voit que ça sur l’écran de la télévision familiale. Et c’est heureux, car elle aurait pu préférer l’accoutrement animalier de Catherine Deneuve, imaginé par l’artiste argentin Hector Pascual : un vrai cadavre d’âne à peine tiédi de l’abattoir, et qu’il a fallu décharner, désodoriser (cinq fois) et retoucher très sérieusement afin de l’alléger – sans que la star ne le sache jamais.

La fillette, elle, est délicieusement tombée dans un rêve géant. Les robes sublimes d’Agostino Pace, (avec l’aide et tout le savoir-faire de sa consœur Gitt Magrini) l’« émerveillent », et la perpétuation de cette émotion ne la quittera plus. La petite fille ne s’est pas du tout identifiée à la princesse, mais bien à « la fille de laboratoire qui a imaginé ces très belles robes », dit drôlement Janaïna Milheiro. Ces robes mixaient tout l’univers délirant de conte de fée avec de nombreuses influences artistiques non-conformistes. Agostino Pace, qui fut aussi designer (une incroyable maison pneumatique) et décorateur costumier pour le théâtre, l’opéra et un grand spectacle à plume, tiens, tiens, de Roland Petit, Zizi, je t’aime, aura déclenché une vocation durable. En 2023, c’est une jeune créatrice de 38 ans, silhouette de flûte et crinière en hiéroglyphes brune, qui vous demande, amusée, mais fermement quand même, de ne pas trop marquer le sol de son atelier de la rue Saint-Gilles, avec vos chaussures mouillées qui traînent des feuilles sous la semelle. Le détail a son importance, car ici, dans son vaste atelier showroom, on entre dans un sas hors du temps, dépressurisé, à la blancheur monacale et à l’harmonie duveteuse. En levant la tête, on réalise rapidement la singularité du nid. Un royaume de plumes colorées, de nuages vaporeux, de lianes scintillantes tressées, de bas-reliefs, de luminaires et de miroirs duveteux. Ici, un réseau de plumes de coq est articulé par des perles de laiton. Là, des structures de métal, ou de cuir exaltent des palpitations organisées. L’oiseau se mêle à la soie ou à la dentelle. Des tableaux de plumes forment des sarabandes tourbillonnaires, des reliefs étonnants et des murmures. Ici, on oublie les vannes extérieures et récurrentes sur ses trucs en plumes, et autres questions sur le kilo de plomb kilo de plumes : Janaïna est dans sa principauté onirique. 

Peau d’âne de Jacques Demy, les robes d’Agostino Pace et le début d’une vocation pour Jaïnana Milheiro. Source : le Film français

Près de son petit bureau, des trophées signalent l’étoile montante : le Prix Elle des artisanes en 2021, le plus beau, l’astrolabe remis par le Journal du Luxe l’année suivante, ainsi que, esthétiquement le plus moche, le Popai Award récompensant le meilleur visuel merchandising. Des distinctions en tir groupé qui disent également toute l’amplitude de ses talents. Janaïna Milheiro est. Est quoi, au fait ? « Je ne suis pas plumassière, car c’est toute une référence à une tradition professionnelle très précise, or je ne connais pas vraiment ces techniques, je les éprouve et je les teste au fil de mes créations. Depuis que je me suis lancée en 2011, il est vrai que je me suis constitué un sérieux capital de savoir-faire dans cette discipline, mais pas seulement là ». Un temps de silence. « Disons que je suis artisane-designer et artiste de plumes d’oiseaux. » La technique l’intéresse « comme moteur, celui d’une capacité à ouvrir une direction que l’on ne soupçonnait pas. » Entre l’émerveillement Pace et la confirmation du talent de Janaïna Milheiro, il s’est passé quelques années. Elle n’a pas suivi une couture très droite. Les robes bouffantes aux couleurs intenses de Jacques Demy n’ont pas passé les portes de l’université, après qu’elle ait réussi son bac à Fort-de-France. Bonne élève, Janaïna est plutôt poussée vers l’hypokhâgne lettres de Louis Le Grand. Un autre monde pour la boursière. La jeune fille songe alors au design, plus analytique, plus intellectuel. Puis, elle s’inscrit au lycée Paul Poiret, où elle suit une classe préparatoire aux écoles d’art avec une sorte de spécialisation pour intégrer la formation costume.

 Mais la suture ne tient pas. Elle a l’impression de s’être fourvoyée. Concevoir des robes de princesse, d’accord, mais pas à n’importe quel prix coûteux de l’ennui. Si elle a adoré le modélisme, la coupe à plat, elle a eu bien plus de mal avec la couture : « Le dessin à plat du volume, la machine qui fait « tac-tac-tac », les épingles, le principe même de la couture, tout ça ne m’a pas plus », griffe-t-elle. Il lui faut refaire le motif scolaire. Ça sera l’École Duperré durant deux ans.

Une autre stèle serait à façonner dans le petit panthéon de l’artiste, celle en l’honneur d’Ollivier Henry, professeur de broderie à Duperré. « Un professeur exceptionnel ! », savoure-t-elle toujours. Au contact de cet artisan d’art, par ailleurs créateur de costumes entièrement réalisés à la main pour l’opéra, celle qui estimait s’être un peu perdue les tout premiers mois dans cette école, a retrouvé le goût tant recherché de l’émerveillement. Sur une petite vidéo du Musée de Cluny de 2020, consacrée aux techniques médiévales de la broderie, Henry délivre sa philosophie qu’il a su transmettre à des générations d’élèves : « Vous voyez le fil, vous voyez l’aiguille, l’esprit s’élargit. » Soit la technique comme cavalier des intentions et des rêves. L’étudiante adopte cet univers et cet état d’esprit, loin de ce qui l’avait découragée au lycée Paul Poiret. La peinture à l’aiguille, la couchure (fils métalliques), le « miracle total « Ollivier dixit, de la technique dite en ronde-bosse (la sculpture de fils), et bien d’autres approches plus contemporaines, l’inspirent. « La broderie est une technique légère, qui nous plonge d’emblée dans l’esthétique et le beau ».

« Vous voyez le fil, vous voyez l’aiguille, l’esprit s’élargit. » Le brodeur Ollivier Henry

Dans la cartographie de la créatrice, on mettra, aussi, et tout de même, le Brésil, son berceau d’origine autant que sa boîte noire. Elle y est née, mais sa mère a quitté Rio avec sa fille alors âgée d’à peine deux ans. Janaïna (« Reine des mers » ou des poissons) comme on le voit est plutôt devenue la princesse des oiseaux, ou la fée Kératine. Une enfance à Paris, une parenthèse adolescente à la Martinique, avant de revenir sur la capitale. Mais c’est bien le Brésil qui a fait un clin d’œil décisif à son art si particulier. Elle nous raconte : « Mon coup de foudre pour les plumes d’oiseaux s’est révélé à Rio, où j’avais décroché un stage de trois mois dans un studio de création de motifs. Je visitais une énorme boutique de matériel de carnaval, lorsque je me suis retrouvée au rayon plumes. Toutes sortes de plumes, légères, aériennes, chargées de couleur ou au contraire, comme de la neige ! Une révélation ! »,

Elle revient en France avec un petit stock de sa composition, et commence à travailler ses nouvelles amies en les tissant. Les plumes feront partie de son travail de diplôme, un master de design textile à l’École nationale de création industrielle (Ensci), obtenu en 2007. Celle qui au début de ses deux années à l’École Duperré, avait du mal à s’exprimer artistiquement, a trouvé ici, avec les plumes d’oiseaux, un sésame pour ses audaces. Elle s’en amuse rétrospectivement, car dans la section design textile de l’Ensci, « l’enseignement y était très cadré, et l’apprentissage des techniques très poussé », jusqu’à déborder largement de son couloir. Celle qui s’intéresse à l’époque au tissu de chemise se frotte aux savoir-faire du bois, du métal et du verre. « Les plumes m’ont apporté ce choc de vision, dont j’avais probablement besoin. » : L’élève s’affirme doucement mais sûrement, avec un style bien à elle qui coche parfaitement les cases, qu’on lui a demandé de remplir, tout en passant entre les mailles du filet. « Je suis toujours sur la frontière », pense-t-elle tout haut. Même aujourd’hui, ses visions personnelles savent se fondre dans les desiderata au cordeau de ses clients, industries du luxe aux logotypes et codes périmètrés.

« Les plumes ce n’est pas du sucre, elles ne sont pas du tout fragiles, et c’est heureux parce que je voyage loin avec elles : mes créations constituent tout un cheminement. » Jaïnana Milheiro. ©Gérard Cambon

Or l’artisane d’art revendique tranquillement dans ses œuvres, qu’elles soient, indistinctement, de commande ou pour elle-même, toute une « approche d’inconnu technique, mais aussi magique, et même mystique ». La spiritualité a trouvé avec elle, son langage de plumes. À l’instar, des signes aériens que semble former une organisation de duvets dans le creux de ses mains. La Transformation intérieure, du yogi Sadhguru, et son « art de la joie », est sur sa table de chevet. Mais aussi au bout des doigts de la créatrice. « Les plumes ce n’est pas du sucre, elles ne sont pas du tout fragiles, et c’est heureux parce que je voyage loin avec elles : mes créations constituent tout un cheminement », dit-elle yeux aux loin. Une artiste totalement perchée ? Elle sort de ses archives, des plumes de tout calibre et de toute provenance. Autruche. Oie. Dinde. Une basse-cour de petites merveilles. Son art de la plumasserie se veut de très haute facture, et pourtant la plupart du temps, le matériau de base est une banale plume dite chocotte d’oie à près d’un centime d’euro pièce. Ses plumes n’ont pas été arrachés à un oiseau de paradis, mais la créatrice les ennoblit par ses découpes, ses articulations (sa spécialité) et ses teintures, ses expériences d’alliages, d’incrustations de verre, d’inserts de dentelle, et de matières contrastées. Il s’agit de pièces uniques, ou de toutes petites séries. Janaïna travaille avec les grossistes, plutôt spécialisés dans la décoration, et qui la connaissent bien, depuis une dizaine d’années de folies créatives. Contrairement à d’autres plumassiers, elle ne se fournit pas en cadavres d’oiseaux à l’abattoir, dont elle traiterait elle-même la peau morte et nettoierait les plumages. Livrées, ses plumes, pennes, duvet et filoplumes, sont déjà des abstractions. Elle tient dans ses mains, ce qu’elle appelle ses « âmes », où les techniciens voient, eux, un rachis, l’axe central en kératine qui sépare les barbes, elles-mêmes complexes de barbules et de petits crochets. Avec une certaine douceur, l’artiste en étale devant nous et présente leurs biographies artisanales. Elle raconte comment elle joue, pince, perfore, perle, insère ou incruste, désarticule et réarticule, englue dans la résine, enveloppe, entre-tisse, et même électrise ses chères âmes.

Et voilà comment Janaïna Milheiro a donné des ailes aux mannequins de Victoria’s secret – avec tout le talent de soudeur du costumier de Lady Gaga. Chez Proenza Schuller, elle a sculpté la plume et le cuir, réalisé aussi d’étonnantes robes en plumes tissées. Elle a couronné et habillé d’un boléro une reine noire de chez Guerlain. Elle a capé Armani de plumes, d’un gonflant magnifique. Elle a coiffé Valentino. Elle a mis de l’air dans les vitrines Cartier, et perlé celles d’Hermès. Elle a habillé de splendeur des fragrances uniques de Guerlain, à 16 000 euros le flacon. Pour les tapisseries Robert Four, elle a déroulé des fresques plumitives.

C’est en 2011, qu’elle s’est  lancé dans le grand bain. Entre-temps, diplôme en poche, Janaïna Milheiro a pu compter sur des aides en tant que lauréate de la Fondation Marcel Bleustein-Blanchet pour la Vocation, et d’une petite pension de la Fondation Odon Vallet, sans compter un job d’hôtesse (Dans le biotope méritocratique, on ajoutera en 2014, sa distinction comme lauréate de Fondation Banque populaire). C’est l’époque où elle zone un peu, tâtonne, et finit par être lauréate d’un concours de design de chaussures. L’entêtée met ses économies dans la participation au Salon 1ère Vision, à Lyon, en septembre 2011, où elle fait moisson de 150 cartes de visite de professionnels de la mode, et d’une commande rémunérée. Futurotextiles lui propose la réalisation d’un manteau en guipure de plumes. La dentelle est son autre matière fétiche dont elle apprécie « le superficiel à la limite du conceptuel ». Elle réalise ce premier grand travail avec un brodeur du nord de la France. On ne l’arrêtera plus.

« J’ai besoin de me mettre la pression, d’insérer la dimension R & D et surtout, de prendre du temps tout en respectant les délais exigés par mes clients. »

L’année suivante, l’entêtée accroche l’œil de Christine Phung, jeune styliste. Puis un agent a bien vu en elle une artiste hors norme de la plume, et l’a prise sous son aile protectrice. Thierry Kauffman, durant trois ans, lui ouvrira les portes des industries du luxe. Janaïna, depuis, en a ouvert d’autres : ambassades, résidences d’État, et clientèle mondialisée.

Le format monumental et le lilliputien, le tissage traditionnel à la machine à bras et l’analyse des formes sur ordinateur, la minutie du détail et la prise de risque innovante, la solitude et le travail collectif… Il y a aussi une ligne radicale entretenue, cultivée et maintenue contre vents et marées, par Janaïna Milheiro : « J’ai besoin de me mettre la pression, d’insérer la dimension R & D et surtout, de prendre du temps tout en respectant les délais exigés par mes clients. Je travaille avec d’autres artisans, d’autres savoir-faire, et c’est comme cela qu’une collaboration peut me relancer, me conduire vers d’autres pistes ». Le travail de l’artiste-designer ne s’est jamais départi d’un atelier où infusait le collectif, que ce soit ses premiers pas dans une pépinière de la Bastille, 13 mètres carrés, à côtoyer d’exceptionnels tours de main bijoutiers, couturiers ou marqueteurs, ou dans un espace plus grand et lumineux, durant un septennat dans le 13e arrondissement, rue Primo Levi.

Dans son nid à deux pas de la place des Vosges, la princesse Kératine pourrait être enfin comme chez elle. Sa démarche toutes ces années lui a fait acquérir un corpus impressionnant d’expériences techniques réussies. Même si la réalité peut revenir à l’état de plomb. Elle doit aussi jongler avec la charge mentale d’une entreprise, les aléas, les clients qui font défaut, les nouveaux à conquérir, les idées à protéger, les réseaux sociaux à soigner, le loyer important et quelques salaires à sortir. Ces dernières années, elle a entr’ouvert le nouveau marché de la décoration intérieure pour des architectes, et ose désormais proposer ses œuvres d’art en plumes pour des collectionneurs. Mais elle a surtout remporté une petite victoire, décisive, qui la fait jubiler : « Les travaux de commande sont basés sur mes créations ». Elle est aujourd’hui une oiseleuse qui remplume les rêves des autres, en même temps que les siens. Quant à sa robe de princesse, Janaïna, l’a déjà conçue. Une photo expose la féerie de dentelle fine, très ajourée et neigeuse. Elle est sans doute la seule à pouvoir la porter. Ce jour-là, son âme a rencontré celles des plumes. 


janaina-milheiro.com

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